Regards croisés

Agir pour les migrants

Depuis 2015, de nombreux migrants sont arrivés sur le territoire parisien. La Ville se mobilise pour répondre à l’urgence en organisant leur accueil et en leur apportant une aide. Trois agents racontent les actions qu’ils mènent pour ces publics vulnérables.

Quel public prenez-vous en charge ?

Gaëlle Dos Anjos : Des jeunes venant des quatre coins du monde qui sollicitent de plus en plus un placement auprès de l’aide sociale à l’enfance (ASE). Certains sont mandatés par leur famille pour travailler à l’étranger et la soutenir financièrement. D’autres fuient des situations familiales complexes et violentes, sont embrigadés dans des réseaux de délinquance ou viennent se faire soigner. Ils arrivent dans notre service par différentes portes d’entrée : le dispositif d’évaluation des mineurs isolés étrangers, la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) pour ceux ayant commis un délit, via des associations qui travaillent pour les jeunes victimes de réseaux de traite humaine…

Gaëlle Dos Anjos, assistante sociale au service éducatif en faveur des mineurs non accompagnés, direction de l’Action sociale, de l’Enfance et de la Santé (©Sophie Robichon)
Gaëlle Dos Anjos, assistante sociale au service éducatif en faveur des mineurs non accompagnés, direction de l’Action sociale, de l’Enfance et de la Santé (©Sophie Robichon)

François-Xavier Lacaille : À la permanence, nous accueillons des familles, des femmes seules et des couples SDF à Paris. Pour bénéficier d’un accompagnement social, ils doivent avoir une régularisation, ce qui exclut les migrants à l’exception des familles pour lesquelles une problématique de protection de l’enfance a été détectée. Comme je participe à des évacuations de camps de migrants, je retrouve désormais à la PSA certains d’entre eux, car le circuit pour obtenir le statut de réfugié a été raccourci et peut aboutir en six mois. Ils entrent alors dans une autre démarche et repartent de zéro, car si l’hébergement est automatique en tant que demandeur d’asile, ils n’en bénéficient plus une fois que le statut est reconnu et ont recours à nos services.
Édith Launay : Depuis plusieurs années, dans les consultations de PMI nous voyons davantage de femmes et de familles à la rue ou ne rentrant pas dans le système de soins. Nous recevons aussi de plus en plus de migrantes adressées par les associations. Une fois par semaine, nous faisons des consultations dans les maternités de l’AP-HP pour les femmes en grande précarité, y compris les migrantes qui bénéficient ainsi des examens médicaux. La Grande cause de lutte contre la grande exclusion en 2014 et les États généraux de la PMI en 2015 ont permis de renforcer les dispositifs déjà en place. Nous avons de nombreux partenariats avec les directions, les réseaux et les associations, et les centres PMI sont de plus en plus connus pour recevoir ces femmes enceintes et les inscrire en maternité.

Quelles actions menez-vous ?

Gaëlle Dos Anjos : Nous assurons la prise en charge du jeune qui nous est confié. Il faut mettre en place son hébergement, sa scolarité, l’accompagner dans les démarches pour la régularisation à ses 18 ans, suivre sa santé physique et psychique, nouer des liens avec sa famille quand cela est possible… Pour les jeunes embrigadés dans des réseaux délinquants, notre objectif est de les aider à quitter l’emprise de ceux-ci, en lien avec nos partenaires. Chaque situation est unique et chaque travailleur social construit une relation privilégiée avec les jeunes pour adapter la prise en charge. Nous sommes face à des adolescents ayant des problématiques de leur âge mais qui ont traversé le monde pour rejoindre l’Europe. Nous devons créer un projet éducatif avec eux en fonction de leur situation, de leur parcours et de leurs besoins, avec comme échéance leur majorité. Pour chaque jeune dont j’assure le suivi, je suis la référente et je m’occupe de l’ensemble des démarches, l’accompagne dans les établissements, assiste à des audiences…
François-Xavier Lacaille : Lors des évacuations, nous effectuons des entretiens sociaux à partir du repérage des situations sensibles réalisé en amont par les associations : les femmes enceintes, les familles, les personnes handicapées et celles qui ont des problèmes de santé, les jeunes isolés, pour une prise en charge immédiate à Paris. Les hommes seuls sont orientés en province ou en banlieue. Nous repérons aussi les personnes qui n’ont pas fait de demande du statut de réfugié en France ou dans un autre pays. Parmi celles que je revois en PSA, la plupart ont progressé en français, ont des démarches en cours, certaines ont trouvé du travail. Ce sont des personnes avec lesquelles il est facile de travailler, qui sont habituées à respecter des règles. Elles suivent les démarches pour l’insertion professionnelle, ont à cœur de scolariser leurs enfants. Elles ont vécu des guerres, des violences, des viols, payé des passeurs, les enfants ont assisté à des choses traumatisantes, et elles aspirent à une autre vie. Grâce aux formations, nous comprenons mieux ce public.

François-Xavier Lacaille, adjoint à compétence sociale de la permanence sociale d’accueil (PSA) Gauthey, Centre d’action sociale de la Ville de Paris (©Sophie Robichon)
François-Xavier Lacaille, adjoint à compétence sociale de la permanence sociale d’accueil (PSA) Gauthey, Centre d’action sociale de la Ville de Paris (©Sophie Robichon)

Édith Launay : Face à l’afflux de migrantes et de femmes à la rue, des consultations prénatales et des consultations d’échographie ont été créées dans deux centres de planification et d’éducation familiale. Des consultations infantiles ont aussi été créées dans trois centres de PMI pour des enfants adressés par les ESI Familles. Une permanence hebdomadaire de sage-femme a été mise en place à la PSA Gauthey et nous sommes de plus en plus sollicitées par les centres d’hébergement d’urgence pour intervenir de façon ponctuelle ou plus pérenne et orienter ensuite les familles vers la PMI. En 2015, un poste de sage-femme « précarité » a été créé pour aller à la rencontre de ces femmes lors de maraudes ou de permanences. Quant au centre d’hébergement d’urgence pour migrants d’Ivry-sur-Seine ouvert en février, nous y avons déjà suivi une centaine de femmes enceintes et plus d’une vingtaine d’enfants y sont nés. Je m’y rends chaque jeudi pour une première consultation prénatale et une inscription dans une maternité et j’assure la nouvelle vacation de consultations créée à La Pitié-Salpêtrière pour y suivre ces femmes.

Quelles sont les difficultés ?

Gaëlle Dos Anjos : Ces jeunes portent une dimension traumatique forte. Ils ont vécu des violences dans leur pays et durant leur parcours migratoire. Même s’ils sont mineurs, ils restent décisionnaires de leur destin. Certains refusent la prise en charge comme les jeunes Marocains arrivés il y a quelques mois dans le square Alain-Bashung (18e) pour lesquels il faut trouver une solution, d’autres fuguent et quittent la protection de l’ASE en cours de leur parcours.
François-Xavier Lacaille : Alors que l’orientation est fondamentale pour un travailleur social, faute d’avoir la réponse, lors d’une évacuation il n’est pas possible de dire à la personne où elle va aller. Les évaluations sont rapides et restent limitées car nous sommes souvent confrontés au problème de la langue et aux informations que les personnes veulent bien nous donner. Toutefois, le travail évolue positivement au fur et à mesure des interventions.

Édith Launay, sage-femme en centre de PMI, direction des Familles et de la Petite Enfance (©Sophie Robichon)
Édith Launay, sage-femme en centre de PMI, direction des Familles et de la Petite Enfance (©Sophie Robichon)

Édith Launay : Il reste difficile pour des familles en errance d’assurer un suivi stable, avec vaccinations, pour leurs enfants. De plus, s’occuper de leur santé n’est pas la priorité de ces femmes en grande précarité. Dans le camp d’Ivry, les femmes acceptent davantage un suivi psychiatrique que celles qui viennent à nos consultations. Néanmoins, toutes disent que leur enfant est « celui d’une nouvelle vie ».

ZOOM

Un plan d’actions

Pour mieux prendre en compte les besoins de ce public, le CASVP a invité les directions qui participent aux actions mises en place depuis 2015 (DASCO, DFPE, DASES, DDCT…) et leurs partenaires à réfléchir ensemble à de nouveaux modes d’intervention. Trois ateliers ont permis de définir un plan d’actions sociales de proximité. Quatre-vingts projets ont été recensés parmi lesquels les participants en ont retenu 15 pour les approfondir, autour de l’accompagnement, l’emploi, l’information, la santé… Par exemple, la création d’un kit d’hygiène, comprenant des protections, des préservatifs
et des numéros de téléphone utiles, remis à des femmes qui se prostituent.
Autre idée : l’accès via une plateforme à des moyens de déplacement pour des formalités administratives, des soins ou des lieux d’hébergement. Ou encore une monnaie solidaire complémentaire à l’euro pour les personnes ne pouvant pas ouvrir de compte bancaire. Ce travail pourra enrichir le second plan d’accueil pour les réfugiés en cours de préparation.

Des projets pour les migrants

Elan, accueillir un réfugié chez soi